La souffrance

Quelques jours avant de mourir à la fin d’une maladie lui ayant occasionné des souffrances terribles, le Cardinal Louis Veuillot disait que les prêtres, parlant de la souffrance, feraient mieux de se taire car ils ne savent pas de quoi ils parlent.

Essayons pourtant :

Le philosophe Michel Serres , reprenant une expression de Bichat (médecin, 1771-1802), écrit :

 « La vie, c’est l’ensemble des forces qui s’opposent à la mort, l’espérance c’est l’ensemble des forces qui s’opposent au désespoir. Il y a 3 manières de détruire l’espérance :

– se donner la mort.

– se laisser aller, s’abandonner. On se dégrade, on s’anéantit.

– se laisser vivre, flotter à la surface.

La vie nous a été donnée, elle est entre nos mains. À nous de choisir nos raisons de vivre. On ne conserve, on ne sauve bien que ce que l’on crée, ce que l’on donne ».

 

Michel Serres est athée, mais quel chrétien rejetterait cette pensée ?

À la Genèse (au commencement), Dieu donne à l’homme maîtrise sur toutes choses ; relisez : l’homme a maîtrise sur toutes choses ! et d’abord évidemment sur lui-même, puisqu’il fait partie de la création.

Dieu nous veut libres de toute entrave, y compris celle de la souffrance. Le Christ dit : « celui qui veut marcher à ma suite, qu’il prenne sa croix et vienne » (Évangile de saint Luc 9,22-25). Qu’il prenne sa croix en mains, son sort en mains, au lieu de subir sa souffrance ; qu’il lui donne un sens en se relevant, même de ces souffrances que ceux qui ne  souffrent pas ne peuvent imaginer.

La première prédication du Xst, c’est le « sermon sur la montagne ». Et notamment ce portrait de l’homme en recherche de bonheur, (le vrai, l’absolu) que l’on nomme « Les Béatitudes » (Évangile de saint Matthieu 5,3-12 ou de saint Luc 6,20-23) :

Vous êtes dans la peine, vous souffrez d’injustice, vous pouvez en sortir : mettez-vous debout, mettez-vous en marche. Une traduction de ces Béatitudes directement de l’Hébreu par un Juif, Élie Chouraqui, montre que le mot traduit en Français par « heureux » signifie aussi « en route, debout, en marche ». Il est bon que celui qui nous donne cette piste soit un de nos cousins juifs, ceux qui nous ont précédés, et grâce à qui nous sommes là.

Répéter en se lamentant, et pire, enseigner que « la souffrance n’a pas de sens » est un scandale ; Il faut dire que la souffrance est inhérente à la vie et notamment à la vie humaine. Si la souffrance est un scandale, la vie humaine l’est aussi ! Le Cardinal Ratzinger écrivait : « La foi ne cherche pas la douleur mais elle sait que sans la souffrance la vie ne donne pas toute sa mesure…cela signifie que la foi refuse la tentation d’esquiver la douleur parce que cela est contraire à l’essence de l’homme ».

(La Mort et l’au-delà, Fayard 1979)

Mais ne faisons pas de contresens : si on ne peut vivre sans souffrance, il n’est certes pas nécessaire de souffrir pour vivre ; souffrir ne permet pas de «  gagner son paradis » ! Le dolorisme, l’idée que la vie est un long calvaire, vient probablement d’une dérive de la pensée chrétienne, plus développée au XIX° siècle, par l’interprétation de la Croix comme symbole de mort alors qu’elle est symbole de vie parce qu’indissociable de la Résurrection. Cette dérive de la pensée est elle-même basée sur une antique croyance que si on souffre, c’est par punition ; les disciples demandent à Jésus : « qui a péché, pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » ( Évangile de saint Jean 9,2).

Le Christ est venu montrer qu’il nous appartient à nous, fragiles mais libres et pensants (l’homme n’est qu’un roseau mais c’est un roseau pensant disait Pascal) de donner un sens à nos souffrances. Il y a un chemin pour en sortir, ce chemin c’est le Christ, qui nous dit : « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie ».

Le Christ nous dit aussi, nous dit surtout : « prenez sur vous mon joug, mettez-vous à mon école car je suis doux et humble de cœur » (Évangile de saint Matthieu, 11,25-30). Ce que propose le Christ est léger, c’est un allègement de nos maux en les laissant derrière nous car ils risquent de nous séparer des autres, tentation toujours renouvelée : « passe derrière-moi, Satan » dit jésus. (Évangile de saint Matthieu 16,21-27)

Notre souffrance, nous ne pouvons pas l’oublier, car la souffrance, psychique, physique ou affective, concerne notre être entier. Mais nous pouvons l’utiliser pour nous soucier des autres, qui parfois souffrent plus ; une souffrance donnée, à l’image de celui qui a souffert ce que nous ne pouvons imaginer : l’abandon, la torture, les clous enfoncés dans les poignets, l’asphyxie progressive.

La mort la plus atroce ; et ce serait un non-sens ? Bien sûr que non : cette souffrance, cette mort est donnée, pour nous montrer le vrai visage de Dieu, qui a pris notre vie d’homme, qui a assumé toute notre humanité, qui est présent dans toutes nos souffrances ; mais il ne s’assied pas à nos côtés pour se lamenter ; le Christ est à nos côtés, « il marche à notre pas » ; il est là pour que nos souffrances soient offertes, surpassées, ouvertes vers la vie, prennent du sens. « 9n ne sauve bien que ce que l’on donne », nous redit Michel Serres.

Toute la question est là : cette souffrance, celle du Christ qui est la nôtre (il a pris chair), qu’en faisons-nous ?

La souffrance a un sens : celui que lui donne le Christ, qui meurt dans un cri, dans la déchéance absolue ( cf. lettre de saint Paul aux Philippiens, 2, 6-11).

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