Apôtres

Sur la montagne de l’Horeb, Moïse rencontre Dieu ; c’est l’épisode du buisson ardent. À Moïse qui lui demande son nom, Dieu répond : Tu leur diras :

              « je suis m’a envoyÉ » (livre de l’exode 3,1-14)

Envoyé ; c’est le sens du mot apôtre. Envoyés pour répandre la Bonne Nouvelle (du  grec Evangelos = Évangile). Le Christ dit : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du père et du Fils et du Saint Esprit » (Évangile de saint Matthieu, 28,19).

Deux choses importantes dans cette phrase :

– « Allez donc ». Le mot donc indique que l’envoi est une conséquence de ce qui précède : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre ». (Évangile de saint Matthieu 28,18). Celui qui envoie exerce un pouvoir, exerce une autorité (autorité, du latin autor : qui fait agir).

– « Faîtes des disciples en les baptisant ». C’est par le baptême que l’on peut se dire disciple.

 

On peut alors percevoir la différence entre apôtres et disciples. Les disciples sont appelés ou viennent vers un maître : « Jésus s’assit et ses disciples s’approchèrent.» (Évangile dit « des Béatitudes » selon Matthieu 5,1-12). Au moment d’entraîner à sa suite des disciples, Jésus, en réponse à leur question : « Rabbi qui es-tu ? » leur dit : « venez et voyez ». (Évangile de saint Jean 1,38-39). Et encore : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! ». (Évangile de saint Luc 10,23)

 

Qu’ont-ils « vu » ? Un homme qui entretient une relation particulière et entièrement nouvelle avec Dieu au point de l’appeler Père. Jean Monloubou, dans le Dictionnaire Biblique Abrégé ( Desclée 1989) précise :

« Jésus leur apparaît comme fils de Dieu, fils unique, fils bien-aimé, fils égal au Père. (Évangile de saint Jean 5,19-20 et 17,20-23)… Bientôt les disciples de Jésus perçoivent qu’ils sont eux-mêmes transformés, qu’en eux s’épanouit la même attitude filiale… qu’ils ont en eux l’Esprit… qui les rend fils à la ressemblance du Fils unique ». Et Jésus renforce cette perception : « quand vous priez, dîtes Notre Père ». (Évangile de saint Matthieu 6,9 et de saint Luc 11,2)

 

On ne connaît pas le nombre des disciples du Christ ; on parle de foules (baptisées ?), on cite, lors de la multiplication des pains, le chiffre de 5000 hommes (est-ce un terme générique pur dire « humain » ou n’y avait-il ni femmes ni enfants ?). On cite des foules en grand nombre qui reçoivent le baptême ; mais les chiffres sont assez peu précis , probablement parce que, comme toujours dans l’Évangile, si on n’en parle pas c’est que l’important n’est pas là.

Il est probable, que, comme toutes les foules, elle était versatile, prompte à s’enflammer, prompte à se détourner ; qu’il y avait dans ceux qui suivaient de plus ou moins loin le Christ, des gens dont les motivations étaient différentes, dont les espoirs étaient différents. On le voit bien à l’entrée de Jésus à Jérusalem : la foule acclame, adule, accourt vers un roi ; quelques jours plus tard, à la veille de la Passion et pendant la Passion, la foule s’est détournée, Jésus est seul. Mais au pied de la Croix se tenaient Marie et sa sœur, Marie-Madeleine et saint Jean ; peut-être une poignée d’autres, dont Joseph d’Arimathie (du mot hébreu ramathaïm = celui qui vient après la mort) qui a donné son tombeau.

 

Mais les apôtres ?  même les plus proches, ceux qu’à la Pentecôte le Christ enverra en mission, l’ont laissé : « ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ? ». (Évangile de saint Matthieu 26,40) Même Pierre le reniera : « Je ne connais pas cet homme ». (Évangile de saint Matthieu 26,72)

 

Les disciples sont venus vers le Christ, mais ils ne viendront en foule, et continuent de venir, que plus tard. Moins autour du Christ lui-même, – contesté, peu reconnu, parfois obligé de fuir – que de ses apôtres ; ce sont eux qui ont créé des communautés en les faisant croire et croître. Le Christ avait raison en les envoyant.

 

Les apôtres sont d’abord des disciples, puis, ils  prennent le chemin inverse : ils quittent le maître pour aller à leur tour enseigner. Le maître les envoie, comme Dieu a envoyé Moïse. Dans Luc 10,1-11, on voit Jésus envoyer 72 disciples, pour annoncer le règne de Dieu, c’est-à-dire le Christ lui-même.

 

Que sont ces apôtres ?

Dans la « lettre aux Éphésiens », (saint Paul 2,20) l’Église – la famille de Dieu – est présentée comme une construction « qui a pour fondement les apôtres et les prophètes ». Tout repose sur le Christ, la pièce maîtresse, la pierre angulaire.

 

Dans l’Apocalypse de Jean, la Jérusalem céleste est aussi une construction : « les remparts de la cité avaient douze assises, et sur elles le nom des douze apôtres de

l’ Agneau ». (Apocalypse 21,14). Les remparts « comptaient 144 coudées » (1). ( Apocalypse 21,17)

 
Les apôtres ce sont d’abord les douze. Choisis par le Christ pour être « pêcheurs d’hommes », (Évangile de saint Marc 1,17 et de saint Matthieu 5,1-11) Ils symbolisent d’abord- mais pas seulement – les douze tribus d’Israël ; Israël étant le symbole ou la figure mythique de toute l’humanité, les douze sont par conséquent les représentants de l’univers : le message du Christ est universel.

 

On continuera d’ailleurs à les appeler « les douze » même quand leur nombre sera réduit, notamment par le départ de Judas, disciple qui s’est trompé de maître ; Judas était un zélote, (comme Barrabas), ce groupe qui travaillait à la libération politique d’Israël. Il s’était trompé de libération, celle qu’annonce le Christ n’ayant rien de politique.

Mais il y a d’autres apôtres : saint Paul qui n’a pas cotoyé Jésus, est considéré comme apôtre car « il a vu » le Christ. (comme il est important ce symbolique « il a vu » !) Marie-Madeleine après la stupeur de découvrir le tombeau vide, court annoncer la bonne nouvelle de la Résurrection, et de ce fait est souvent appelée « la première des apôtres ». Elle est partie ensuite évangéliser, notamment dans le sud de la France où elle a fini sa vie.

Un apôtre est un envoyé, mais pas pour annoncer une idée, une vision du monde. Le pape Benoît, se référant à l’Évangile de Marc, 3,14 (il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher), écrit : « ils devront être les témoins d’une personne ; avant d’être envoyés évangéliser, ils devront être avec Jésus… être des experts de Jésus ». « (Benoît XVI les Apôtres et les premiers disciples du Christ Bayard 2007) 

 

Envoyés, témoins, experts en Christ, mais aussi un symbole, représentation visible d’une réalité plus profonde.

 

Le Cardinal Danielou, célèbre théologien et membre de l’Académie Française ( il y faut toujours, depuis Richelieu, un prêtre ! ) a étudié les symboles chrétiens. Nous savons tous que la Bible n’est que très rarement à prendre au pied de la lettre ; Il ne s’agit pas bien sûr de prendre en compte les élucubrations ésotériques d’illuminés, mais de ne pas oublier que la Bible rassemble poèmes, symboles, paradoxes, visions, et réalités ; et que par conséquent ces poèmes, visions, symboles… sont des réalités.

Que dit le Cardinal Danielou ? ( les symboles chrétiens primitifs- Jean Daniélou – le seuil 1961)

Il cite :

Saint Ambroise dans un commentaire sur saint Luc : « si toute la durée du monde est comme un seul Jour, il compte certainement ses heures par siècles : autrement dit, les siècles sont ses heures. Or il y a douze heures dans le Jour. Donc, au sens mystique, le Jour, c’est bien le Christ. Il a ses douze Apôtres, qui ont resplendi dans la lumière céleste, en qui la grâce a ses phases distinctes ».

 

Saint Augustin dans une réflexion sur les Psaumes : « Ils n’ont pu pénétrer la hauteur du Jour dont les Apôtres sont les douze heures resplendissantes ». Et dans un traité sur saint Jean : « Le Christ est le Jour vraiment éternel et sans fin qui a à son service les douze heures dans les Apôtres, les douze mois dans les Prophètes ».

 

Saint Hippolyte de Rome, dans un commentaire sur Moïse : « Lui, le sauveur, une fois qu’il se fut levé du sein de la terre, a montré les douze Apôtres comme douze heures ; car c’est par elles que le Jour se manifestera, comme dit le Prophète : « C’est le chef-d’oeuvre du Seigneur, là, sous nos yeux, prodige : lui seul en est l’auteur, oui, c’est un Jour voulu par Dieu, Jour d’allégresse immense » (Psaume 117). Et quant à ce qu’il dit : au cours des mois qui vont s’additionnant ( Deutéronome 33,14) c’est qu’une fois ensemble réunis, les douze Apôtres, comme douze mois, ont annoncé l’Année parfaite : le Christ. Le prophète, lui aussi, dit : L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi…il m’a envoyé proclamer l’Année de la faveur du Seigneur » (Isaïe 61,2). Et parce que Jour, Soleil, (2) Année, étaient le Christ, il faut appeler heures et Mois les Apôtres ».

 

Le Père Daniélou fait ainsi le lien avec des symboles plus anciens, même païens.

Il existe au Musée du Louvre un cadran solaire où, outre les signes du zodiaque, sont sculptées les têtes de douze divinités. Ce n’est pas une rareté que la sanctification par le christianisme de symboles païens, dans la mesure où ils témoignaient d’une réalité.

 

Laissons saint Paul conclure : « Puisque nous sommes à l’œuvre avec Lui, nous vous exhortons à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu, car il dit : Au moment favorable je t’exauce et au Jour du Salut, je viens à ton secours… Voici maintenant le moment tout à fait favorable. Voici maintenant le Jour du Salut ».

 

Le Christ est le chemin, la vérité, la vie ; mais aussi le Royaume, et aussi le Jour.

 

Dire le Christ est le Jour, est aussi évidemment symbolique ; il est le Jour, sans lequel

nous resterions dans la nuit : « le soir vient, reste avec nous » (Évangile de saint Luc 24,29).

Jésus est le Jour dont la lumière permet la vie, sans lequel nous serions comme ces poissons aveugles du fond des grottes « car chez toi est la fondation de la vie, à ta lumière nous voyons la lumière » (Psaume 36).

 

Jésus est, comme on le chante à Taizé, le Jour grâce auquel « la ténèbre n’est plus ténèbre ».

 

 

 (1) 144 = 12 X 12. Les apôtres, en croissant et multipliant, fondent la cité céleste.

 (2) dans l’Antiquité païenne, le soleil était représenté dardant douze rayons.

 

 

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